EMBESSE - AUTOPSIE D'UNE VOIE FERRÉE

Où l'on cultive son goût pour la beauté des restes



Nous nous promenions dans le secteur d'Embesse, hameau de l'ouest de Riom-Es-Montagnes. Dans ce pays âpre et mouillé à la fois, la mémoire du volcan est omniprésente. Où que l'on marche, c'est une coulée de lave que l'on foule. Des amas de roches volcaniques s'enherbent au fil de prés plus ou moins entretenus, de sorte que les genêts bien sûr, mais aussi la mousse, les fougères et toutes sortes d'arbustes verdoient au sommet des buttes pierreuses qui bossèlent l'horizon. Rien qu'en suivant, une vingtaine de minutes, un menu tronçon de la voie ferrée touristique du Gentiane Express, nous avons rencontré du chèvrefeuille, des cerisiers, des noisetiers, des framboisiers, du pavot et de la sauge blanche; agglutinés avec des touffes d'acacias qui suivent le tracé du rail. Ce qui nous frappe d'emblée, c'est l'évidence du lieu transformé, qui a été dans les temps reculés, le siège d'un royaume infernal de lave, de feu, d'éruptions et d'éboulis, puis l'arche d'une végétation opportuniste qui s'est étalée, avec le concours des hommes et de l'élevage, en de subtiles alternances de prairies, de buissons denses et de petits bois de feuillus. Pour autant, partout vrombissent les vestiges inhospitaliers du temps du volcan sur lesquels s'est bâti ce pays.

Si l'on devait citer de but en blanc un exemple saillant de la domestication de la montagne, à laquelle l'homme s'est adonné durant des siècles avec acharnement, l'invention des voies de transports et particulièrement du chemin de fer serait en bonne place. Combien de tonnes d'explosifs a-t-il fallu pour creuser les tunnels qui raccourcissent la durée de nos voyages ? Combien a-t-il fallu de temps pour ériger le viaduc de Barajol au dessus de la vallée de la Petite Rhue ?  Tous ces efforts aboutiront pourtant à la destitution massive des voies de chemin de fer, au profit du tout-automobile que nous connaissons depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. 
La ligne Bort-les-Orgues - Neussargues, mise en service en 1908 pour relier plus facilement Paris à Béziers sous l'essor de l'exportation de vins du Languedoc vers la capitale, est en sommeil depuis 1991. Subsiste un ré-emploi touristique du tronçon Riom-Es-Montagnes - Lugarde-Marchastel, motivé par l'Association des Chemins de Fer de la Haute-Auvergne. 

Aussi aujourd'hui encore, grâce à une poignée de passionnés, une rame vieille de soixante-cinq ans renommée "Gentiane Express" se déplace, d'avril à novembre, sur les 16 kilomètres qui relient les deux gares.

Cet après-midi là, en suivant le rail sur un kilomètre et demi à peine, des vestiges se sont à nouveau présentés sous mes pas. Des "choses" qui focalisent instantanément mon attention, et déclenchent un enthousiasme parfois irrationnel. Ont donc été collectés : cinq tirefonds de traverses de chemin de fer rouillés,  abandonnés parmi des dizaines d'autres à un mètre du rail, et un tas d'os provenant d'un animal inconnu... probablement heurté par le train et dispersés par des charognards repus.




Ramasser des restes, des bribes, des épluchures et des os, voilà qui a toujours été une habitude chez moi. Et l'immanence de ce geste me plonge dans l'analogie avec ma pratique de musicien, d'observateur ethnographique, d'amateur de vieilleries et de collectionneur de poussière. Ce qui me subjugue n'est définitivement pas la beauté du mort sanctifiée par le folklorisme ou l'histoire, mais plutôt la beauté des restes. Ce qui reste se définit par sa présence, ce qui meurt par son absence. La potentialité de réemploi, de réinvention, de relecture de ce qui reste m'obsède. Peut-être parce que le recyclage a cette vertu de contredire l'entropie et la culture consumériste dans lesquelles progressent les idéaux dominants de notre société occidentale. Il permet de faire un pas de côté, d'ignorer la nécessité des "ruptures" invoquée par la mythologie du Progrès, le temps d'une cueillette. Que ferai-je de ces os ? que ferai-je de ces tirefonds ? Du bruit, sûrement. De la beauté, peut-être. Ils seront les instruments de mon imaginaire dans tous les cas.
Je leur souhaite une existence alternative, qui échapperait à la tentation de la sépulture, respectivement d'un animal tué et d'un rail plus ou moins abandonné. Les transmutations sont la condition de la vie, me dis-je...

RM, Juin 2020

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