Opéra 2.0

     Ca y est, les subventions sont tombées. Il faut être IN-TER-AC-TIFS. La mode est au multimédia. Que voulez-vous, ce monde tourne ! Les spectateurs, comme d'ordinaire, et sûrement encore embués d'un passé où subsiste un doux vent de poésie un brin nostalgique, se pressent dans la salle, imposante, déposent leurs manteaux d'hivers et leurs programmes fraichement imprimés sur les strapontins tous neufs de l'opéra municipal de Clermont-Ferrand. Le tatillon bruissement solennel des publics bien élevés se fait entendre, comme le premier chapitre d'une histoire entendue des millions de fois. De l'autre coté du rideau comme dans la salle on attend l'élément déclencheur, les trois coups et la magie des commencements esbrouffeurs du temps. Quelques petits rires contenus et d'un même geste, appartenant semble-t-il à une chorégraphie travaillée petit à petit depuis des lustres, un ballet étrange qui se met en place comme l'accomplissement de cette nouvelle ère, les spectateurs, tous trépignant, installent sur leur tête un petit casque de plastique noir. Après les réglages ergonomistes d'usage, les mains s'enfouissent vers les accoudoirs où sont posés les appareils : les fébriles doigts impatients pianotent sur les boîtiers gris aux boutons colorés. Ca y est, l'audio-guide est paré.
     Le rideau s'ouvre enfin sur la scène, noire, toute ventée, profonde et vaste. Les regards fixent le vide. L'opéra débute. Les notes pénètrent les esprits, les cerveaux entendent, impriment, boivent, absorbent. Pendant ce temps -quel opéra se conclut en une heure ?- les comédiens, costumés, maquillés, magnifiés, échangent quelques banalités dans les loges. Au bout du troisième acte et de la cinquième bouteille, les stentors roulent un pétard. Certains ne fument pas; ils jouent avec leurs téléphones. D'autres surfent sur google; les plus inquiets esquissent quelques vocalises. Le metteur en scène, dans une loge séparée, au bout du couloir, s'adonne à des plaisirs silencieux avec les plus belles cantatrices du staff. Le catering est copieux.
     Puis bientôt résonne le dernier chant, la dernière note, pleine et longue. Le public, d'un seul et même mouvement, appuie sur la touche stop. Eclatent alors les vrombissants applaudissements. Dans le torrent sonore des mains moites et enthousiastes, les artistes s'élancent sur la scène pour saluer : dix minutes s'écoulent, là, dans cet instant, sous les applaudissements de plus en plus fatigués. Enfin les quidams sortent un à un de l'endroit, cherchant avec nervosité leurs portefeuilles. A la sortie de la salle, une borne sourit de tout son voyant rouge. Chacun y enfonce sa carte bancaire comme un dernier cérémonial hâtif, et la machine affiche un vert rassurant. Ca, pour un spectacle, c'était un spectacle !



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