Pourquoi vous faites tous ça ?!!

C'est un cri.
C'est tes cris.
C'est écrit.

Ca résonne fort et mal dans la rue du port, tard quand les voiles dorment repliées dans leurs rêves de quotidiens vagabonds. Ca percute hyper fort comme le brame déchiré d'un cerf stoned, d'un serf éclaté en mille monceaux.

Je rentre à pas chevrotant dans mes pilotis, la bottine claquant le rythme de l'introspection nocturne, un peu embrouillée et suffocante, d'une soirée d'anniversaire. Je peux dire que c'était un effort de confronter mon transpir de mal-être aux joies un peu éthyliques de se retrouver entre destins de néo-locaux et de revenants de plus loin, voire de ceux qui sont toujours restés, comme pour garder la permanence de l'interlocale des terroirs bousculés. Tout ce beau monde dans la belle retrouvaille festoyante jusqu'à pas d'heure, va traverser la ville sans heurts, puis étape obligée dans la cave à dj branchée sur le groupe électrogène de la jeunesse clermontoisante, et enfin retour à la casbah à grandes foulées pour revenir impatiemment à la solitude rituelle.

La gorge de cette rue plongeante qui devient quartier, boyau vivant d'une ville dont je commence tout juste à connaître les parties vraiment intimes, me coule vers sa source jusqu'à ce qu'un homme, d'une trentaine d'années récemment acquises, me barre la route avec une théâtralité assez déconcertante. Une mise en scène absolument incroyable dans sa précision et sa justesse : on aurait dit un fantôme de pacman qui faisait des aller-retours réguliers afin de m'empêcher toute avancée vers mes pénates.

L'oeil étonnamment vif, et le corps animé par une titubance parfaitement maîtrisée, il me bloque et me parle. Ses mots sont des poignards, des couteaux à crans d'arrêts déclenchés comme des sentences sanguinolentes, je vois dans ces yeux tout d'abord la profonde lassitude, un sentiment terriblement enraciné chez lui... Il en a marre. Il m'ordonne d'ouvrir mon blouson. Il voit une arme au lieu d'y voir un coeur. Il me chope par le col, par la veste, par l'esprit, me plaque contre une porte, hurle, gémit, grogne, brandit son poing comme un dernier espoir de s'accomplir dans quelque chose dont il verra le résultat concret : un gros hématome, un oeil au beurre noir ou un vaisseau qui pète sur ma tronche. Bref, de la couleur dans le gris général.

Ni lenteur gauche, ni tremblement parasite n'altère son geste :  sa rage est profonde, il veut cogner, il veut fracasser quelqu'un, quelque chose dans ce grand merdier qui l'accuse. Je lui répète pourtant que je n'y suis pour rien, que je le comprends, que je rentre juste dormir chez moi et que je n'ai rien fait.

Sans doute, il me croit, mais il ne veut pas entendre ça, encore, là, si prêt du but, à deux centimètres de ma figure encore intacte de sa colère. Menace, répète, s'essouffle... Deux bonnes minutes se déroulent sur cette porte fermée, mon regard dans le sien. Il était certain que je le comprenais, que je rentrais juste dormir chez moi et que je n'avais rien fait. En revanche, je n'y étais pas forcément pour rien.

"Tu as vu... tu as vu comme tous les autres..."

Le chef d'accusation semblait se cristalliser autour de ma présence à ce moment là dans sa vie. J'étais témoin. Bien sûr, j'étais témoin de son naufrage, de son génocyde intérieur. Qu'y pouvais-je ?

Tout. Car j'ai vu. Nous voyons tous. Nous sommes tous spectateurs de ce grand marché stimulatoire qui secoue les êtres humains dans le sens du joystick. Des manettes de jeux sanglants, avec un unique gros bouton rouge, qu'on agite frénétiquement vers l'éphémère masse ennemie qui surgira à l'instant T dans le décor, factice comme tout le reste. 

Les derniers râles rauques débounaillaient sur les pavés pour s'infiltrer profond dans les nappes phréatiques. "Mais pourquoi.... expliquez-moi.... pourquoi vous faites tous ça..."

A nous, dès lors, de faire éclater le vrai rugissement de ceux qui se demande "Comment, comment faire pour ne pas participer à l'horreur ?"

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