"Sioulographie", épisode 1

Branle bas de combat, haut les coeurs sur le Pont de Menat !! Samedi je joue mon spectacle "Sekkelaar Road" à la Baie des Singes à Cournon d'Auvergne, en trio avec Catherine Paris et François Arbon. C'est un peu pour ça qu'en ce moment les épluchures de l'esprit qui parfume les jours et puis les nuits de mon existence sont des épluchures de Sioule. C'est un spectacle qui parle de la Sioule, une rivière magique de chez moi, la seule rivière du monde où les saumons nagent à contre-courant du contresens à reculons. Si samedi à 20h 33 vous ne pouvez pas venir, pour raisons personnelles hyper tragiques et préoccupantes, peut-être pourrais-je, je me suis dit, vous faire partager quelques chutes d'épluchures de Sioule dans le joyeux cyber-compost, au milieu du comblogguérat de restes accumoncelés de manière Htmlienne. Episode 1 d'une histoire en deux épisodes, écrite il y a quelques années.

Le soir vient, je l’attendais, je l’entends venir. Je l’entend se frayer un chemin parmi les furieuses branches d’un arbre tortueux. L’arbre qui est seul, tout seul, alone and lonely, tout seul entre deux pâtures sur une butte aussi vaste et pelée qu’une dune saharienne. Plusieurs fois en me penchant poliment vers mon cœur j’ai bien cru y entendre le chant des dunes, profond et léger, un souffle dont les ondulations vous percutent et vrillent dans votre chair.
Samedi 18 Mars 2010 ; 10 heures du soir. Dans cet abribus, à Saint-Bonnet près Riom, Limagne. A cette époque je n’avais pas encore mon permis de conduire, c’était la fin d’un anniversaire pour moi, enfin plutôt j’avais décidé à ce moment précis que je ne vivrai plus rien de saisissant dans cette soirée, et qu’il se faisait trop tard pour que j’attende encore avant d’appeler mon père qui devait venir me chercher. J’étais donc là, dans cet abribus, attendant fébrilement mon carrosse nocturne, la lune me caressait de sa rondeur douce et chaleureuse. Et ce sifflement si caractéristique du chant du désert vint m’arracher à mes tortueuses pensées d’adolescent de 17 ans. Je ne sais pas si c’étaient les tôles de l’abribus qui avec le temps s’étaient fissurées, vestiges de quelques fêtes des conscrits, ou bien si c’était la construction peut-être hâtive de la vétuste aubette dans son ensemble qui permettait à cette discrète et maligne brise de s’engouffrer là où ça sonnait, mais force était de constater la beauté sublime de l’instant.
Ce chant me racontait plein d’histoires, des souvenirs que j’avais oubliés, ou des raconteries du village -c’est qu’il s’en passe des choses, dans les abribus ! Je me surpris soudain à compter les molards qui parsemaient le sol, traces indélébiles d’après-midis de folie à défaire le monde entre rappeurs du parking de l’église et seigneurs du mono-roue de la route de Teilhède ; témoignages glaireux du poste de carrefour culturel, de véritable forum des activités proposées à la jeunesse qu’occupait l’abribus dans lequel je me tenais. Heureusement, un bout de tôle me stoppa dans ma contemplation de ces crachats lorsqu’il se détacha violemment du reste de la structure. D’un coup d’un seul, une phrase entendue quelque part me revint à l’esprit comme un souvenir remonte au moment où un bruit ou une odeur l’invoque : « Les morts avec les morts, les vivants avec les vivants et les enfants avec leurs pères ». C’était une phrase un peu comme une pyramide, une construction parfaite, une représentation mathématique irréprochable du cycle éternel de la vie. J’attribuai plus tard une raison valable au fait étonnant qu’elle me vienne à l’esprit à ce moment précis.
C’est seulement un quart d’heure plus tard, alors que mon père à moi n’arrivait toujours pas, que déboula un petit tacot dans un vacarme décoiffant. La voiture s’arrêta à mon niveau et une vitre se baissa. « Monte donc ! ». Mon chauffeur avait un an de plus que moi à tout casser.
-        Tu vas où ?
-        A Blot l’Eglise, y a l’bal du foot avec le duo Puech – Gourdon.
-        Puech Gourdon, j’arrive ! »
Et à peine étais-je installé sur le siège voisin du sien que mon interlocuteur se présenta :
                  -      Je m’appelle Oliver, et je fais du twist !
-        Du twist ? et tu vas au bal de Puech Gourdon ?
-        Oliver Twist qu’on m’appelle dans le milieu, j’ai raflé tous les prix, j’décore mon sapin de Noël avec des médailles, j’ai même fini premier au concours Travolta de Saint Gervais d’Auvergne, au Grand Bal du Rock ! Alors musique trad ou pas j’men fous, tout ce que je veux, c’est danser le twist ! »
Le moteur n’en pouvait plus d’être en sur-régime. Oliver passa la deuxième à 60 km/h, alors que j’en venais à l’essentiel :
-        T’es d’où ?
-        J’en sais rien, me répondit-il, j’ai jamais connu mes parents. J’suis de nulle part. »
Puis plus rien, point final, fermez les vasistas. C’est d’ailleurs ce que je fis tant cette nouvelle et cette conception de la vie m’estomaquèrent. Faut dire aussi que la route de Blot, question secoue bien l’orangina avant de l’ouvrir, c’est pas de la petite bière ! J’ai eu beau être secoué comme une lessiveuse, je suis tout de même parvenu à déchiffrer le panneau d’informations des routes de France qui indiquait : « Un macchabé dans la Sioule. Prudence. »

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