Bourrées, scottishs, polkas, mazurkas, valses à Clermont aujourd'hui : TRACES DE DANSE ?

Un texte que j'ai rédigé pour l'Amta, fixant la problématique de la rencontre du Vendredi 10 Mars à Clermont-Ferrand, entre danseurs dits "traditionnels" et danseurs dits "contemporains". Il a servi de chemin de fer à la préparation de cette rencontre concoctée par Boom Structur'. Ce moment d'échange aura lieu au Fotomat', siège de Boom Structur' (Boulevard Cote-Blatin, Clermont-Fd), et sera accompagné de projections de films de collectage et d'un convivial "bœuf musical".


Bourrées, scottishs, polkas, mazurkas,
valses à Clermont aujourd'hui :
TRACES DE DANSE ?


Au delà de la fonction étymologiquement "esthétique" de la danse, arts parmi les plus enclins à l'expérience du commun, il convient de souligner que les pratiques de danse en tant que représentation, qu'objet scénique, ne représentent qu'une pratique minoritaire de la danse en général. Celle-ci est rappelons-le investie par le commun des mortels, parfois quotidiennement. La raison de sa longévité ? On la pratique pour sublimer l'acte de séduction, l'intimité, le défi ou le jeu, ou simplement par fonction rituelle. On reconnaît toujours volontiers à la danse sa capacité à cimenter les communautés, à construire une cohésion sociale durable au sein de groupes ou d'individus. On l'affiche même souvent comme sa principale vertu. 
Or nous constatons un évitement de la part les artistes français du spectacle vivant, qui globalement maintiennent ces formes de danse populaire à l'écart de leurs champ d'inspiration ou leur terrain d'expérimentation. L'analyse des raisons par lesquelles ce vide se fait serait très longue et fastidieuse. Pour donner un éclairage partiel, on peut citer un sentiment partagé dans l'inconscient collectif Français, selon lequel ses propres cultures populaires, locales, vernaculaires, sont vécues comme d'autant entraves à l'élévation sociale ou à l'émancipation intellectuelle. Le piétinement sacrificiel de l'héritage local semble être en France le rite de passage au statut de citoyen du monde moderne.
Cependant, paradoxalement, le phénomène de la globalisation fait émerger chez les individus des nécessités d'acquisition de connaissances et de savoir-faire pour palier à un sentiment de perte de repères. On assiste alors à un net regain d'intérêt pour ces cultures, qui nichées dans les plis du quotidien, ont échappé à la marchandisation de l'art et l'industrialisation des produits culturels : à l'abri d'une certaine folie des grandeurs, fourmille le biotope des musiques et des danses de territoires, recouvert par un paillage protecteur qui lui permet de faire éclore faune et flore de pensées singulières et d'arts de vivres insoupçonnés.

Ainsi, ce que nous appelons "Danses Traditionnelles", danses populaires héritées des anciens aujourd'hui incarnées par le public nombreux des bals "folk" ou "trad", correspond à un ensemble, un amas de Traces de Danses. Des traces de danse glanées au fil de ces folles séances de "collectage" auxquelles s'adonnent des poignées de passionnés -qui tentent à institutionnaliser leur pratique depuis les années 1980-, permettant à des formes nouvelles d'émerger dans la logique d'un écosystème culturel. Le fait de s'interroger sur leur présence et leur signification à Clermont-Ferrand en 2017 nous permet de faire émerger une problématique commune à la globalité des pratiques similaires en France.

TRACES de danses, parce qu'elles sont vestiges à interpréter.

Rencontrer ces danses, par l'observation ou directement par la pratique, au sein d'un rassemblement quel qu'il soit et quel qu'en soit l'ambition première, nous laisse face à un questionnement analogue à l'archéologie : ces traces dont il faut examiner la symbolique, assimiler l'histoire, distinguer les spécificités et démasquer les atavismes, sont ce que l'on pourrait nommer des témoignages crypto-chorégraphiques. Ces danses sont des puzzles vivants, composés d'hypothèses et de fantasmes successifs quant à leur origine, leur dénominateur commun ou l'exigence qu'elles requièrent. Il s'agit véritablement de traces, parfois repassées au surligneur tape-à-l'oeil de la pratique folklorique procédant par sophistication formelle, raccourcis historiques et caricature; parfois effacées par des décennies d'oublis et re-dessinés par l'un ou l'autre, qui se tenait d'un côté de l'enregistreur ou de l'autre. Que l'on choisisse de danser telle ou telle forme de ce qu'on appelle "la Bourrée", engendrée elle-même par un millefeuilles de fonctions, on ne cessera de n'en livrer qu'une version parmi toutes les autres. On en construit en quelque sorte son postulat personnel, dépendant des contextes historique, social, idéologique et affectif dans lesquels sa pratique a lieu.
Ainsi toute "authentique" soit la bourrée que l'on pense traverser par sa pratique, elle demeure absolument nouvelle et unique, et contient l'expression de la liberté de création à l'intérieur même de sa reproduction mimétique.

TRACES de danses, parce que les incarner c'est être sur les pas de ceux qui nous ont précédés.

Qui n'a jamais entendu ses parents, ses grands parents, évoquer ces dancings aux parquets bosselés par les valses et les étreintes des danseurs ? De grands destins se sont joués sur ces quelques pas de danse, qui nous ré-enseignent sûrement le partage et le sens du collectif, y compris dans les moments d'ivresse et d'exaltation dépouillés de quelconques comportements protocolaires.
Le terme de traces exprime l'image d'une empreinte, quelque chose que le passé a marqué dans le présent, quelque chose d'extérieur à nous, qui viendrait signer nos actes comme pour dévoiler leur appartenance à autre chose.
C'est cette notion d'appartenance qui nous semble être mise en jeu dès lors que nous pratiquons ces danses. En s'intéressant aux danses traditionnelles, la curiosité que l'on met à l'œuvre entraîne la recherche du phénomène social, du groupe immémorial, le rapprochement avec l'endogène inconnu, une once d'ADN qui se serait nichée au creux  d'une danse réinventée. De plus, le sentiment d'appartenance déclenché par la danse brise l'illusion d'une empreinte à sens unique : non seulement nous empruntons les sentes à re-défricher de nos aïeux, mais en les défrichant, nous y apposons notre empreinte même : celle qui résulte du contexte présent, de nos enjeux personnels, mais aussi celle non négligeable de son corps. L'empreinte du corps s'imprime dans la trace, comme la trace s'imprime sur son corps.

TRACES de danses, parce qu'elles tracent le chemin vers l'autre.

Lorsque l'on interroge un ou une habitué(e) des bals trad' sur les raisons qui le poussent à privilégier ce type de soirée à n'importe quelle autre, les réponses les plus fréquentes mettent en lumière le caractère intergénérationnel de ces moments. Effectivement, un simple passage de dix minutes sur un parquet de bal trad' permet à quiconque d'observer une stricte représentativité de tous les étages de la pyramide des âges. Cette configuration très originale surprend les néophytes par ses allures d'idéal social, qui prend aussi d'autres formes :
La connaissance des danses issues de traditions locales, objets de la mémoire et de l'imaginaire collectifs de son environnement géographique proche, nous enjoint dans le même temps à reconnaître la beauté des danses d'ailleurs. Cette connaissance de sa propre culture provoque une ouverture d'esprit et une rupture avec le mode de consommation culturel global, qui consiste à se tourner vers des formes validées par le plus grand nombre en dépit des spécificités précieuses qu'ont développé les habitants des territoires qui composent la planète. L'UNESCO, dans sa définition du Patrimoine Culturel Immatériel -qui recouvre les pratiques de danse populaire-, insiste sur le fait qu'elles consistent en un "facteur important du maintien de la diversité culturelle" et qu'"avoir une connaissance du patrimoine culturel immatériel de différentes communautés est utile au dialogue interculturel et encourage le respect d’autres modes de vie". Le bal folk s'inscrit typiquement dans cette démarche, puisque s'y produisent des artistes de toutes régions, apportant à l'édifice du bal leur pierre taillée selon l'artisanat musical breton, auvergnat, poitevin, berrichon, lyonnais... 

Les Traces que forment ces danses nous invitent à un mouvement de l'intérieur : "aller vers". Les populations de l'humanité entière éprouvent le besoin de se représenter au monde, et elles le font par la narration d'elles-mêmes à travers expressions musicales, récit, savoir-faire, savoir-être, visions du monde... La danse permet de s'y adonner de façon fondamentalement collective, tout en logeant dans sa construction une infinité de démarches individuelles, de mouvements intimes de représentation au monde.
Quelque part, du corps au monde, se dessine l'empreinte protéiforme de danses éternellement partagées. 
Quelle forme nouvelle l'année 2017 lui donnera-t-elle ? 


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