Les cloches du Massif Central


A vrai dire, j'ai déjà esquissé quelques mots sur une de mes lubies en rapport direct avec l'infiniment-ici dans un précédent article intitulé "Lever de sonnaille dans l'espace du paysage".
J'y reviens car le sujet me semble passionnant et relativement peu traité, si ce n'est dans deux ouvrages références : l'un, didactique, "Des cloches, des vaches et des hommes" de l'association Valrhue, présente un travail approfondi sur l'usage des cloches à bétail en se centrant sur la vallée de la Petite Rhue, au sud du Cézallier autour de Cheylade (Cantal); tandis que l'autre, romanesque et poétique, "Tout en haut la mer est immense", est une des récentes publications d'André Ricros, décrivant la dure vie des vachers du Monts du Cantal se développant autour du "Carillon", cette pièce musicale composée par l'homme qui assigne à chaque bête un son. 


Bien que cet usage ne soit pas en voie d'extinction, il tend à se raréfier, car le vacher ensonnaille ses bêtes avant tout dans le cadre de l'Estive (la transhumance), qui consiste à amener son troupeau sur les hauts pâturages des montagnes durant les cinq mois où il le peut (du printemps à l'automne) pour qu'il broute la meilleure herbe possible. Les cloches suspendues au cou des vaches ordonne la marche du troupeau et évite la dispersion des animaux. Cette pratique millénaire s'applique à tous les animaux d'élevage, dans tous les pays concernés du monde et en toutes époques.
De nos jours, l'élevage se faisant de moins en moins en plein air, et les transports de bêtes en camions, l'Estive devient le crédo d'une poignée d'éleveurs à contre-courant, refusant le rouleau compresseur technocratique de la Politique Agricole Commune, et lui préférant une "poétique agricole commune" qui ne cesse de me fasciner. En même temps que la paysannerie est tenaillée par la rationalisation et la normalisation du travail, l'usage des cloches se destitue. La pose des cloches peut même dans certains cas, poser problème lorsqu'elle gêne les bêtes d'aujourd'hui, nourries dans des hangars, la tête coincée dans les "barrières cornadis pour bovins avec limiteur de pendaison". Tout porte à croire que la misère matérielle dans laquelle on plonge les agriculteurs s'accompagne d'une prolétarisation culturelle, consistant à ôter aux individus les spécificités de leur savoir-faire et les moyens de leur expression, de leur représentation au monde... Et donc les moyens de leur émancipation.


Le Carillon se raréfie alors tout en faisant l'objet d'un certain folklore, et redécouvrir ce que je définis comme un art instinctif au coeur du métier de paysan, me semble tout à fait à propos ici.
Voici donc quelques précisions sur ces cloches, parures sonores de musiciennes à quatre pattes et deux cornes, qui résonnent encore sur les hauts plateaux du Massif Central.


Des "Savoyardes", ou "obertino"
Les cloches que l'on voit le plus souvent dans les étals des foires agricoles sont celles que l'on appelle des "clarines", ou "rondes", le plus souvent en bronze et aux décors sculptés par des fondeurs professionnels issus de grandes maisons savoyardes ou jurassiennes comme la maison "obertino". Leur fabrication est industrielle et leur décoration abondante. Sur la photo, on voit des ficelles, : elles ont été ajoutées par mes soins et n'ont rien à voir avec les colliers avec lesquelles on les suspend habituellement, en cuir ou en chaîne.

Quelques détails d'ornements

Des "auvergnates"
Les "auvergnates" sont leurs cousines, rondes comme les savoyardes. Leur sommet se compose d'une pièce rectangulaire percée en son centre, à la différence des savoyardes, ce qui accentue leur ressemblance avec les cloches d'église. Elles ne sont que très peu décorées -quelques liserés marquant l'évasement, parfois un numéro de série- mais plus robustes car en acier. Fabriquées par les mêmes fonderies de l'Est de la France, mais spécialement conçues pour les acheteurs du Massif Central, certains les appellent les "incassables". Leur tintement est très mélodieux, aux notes franches et longues.

Les "pointues"

Ces cloches, que l'on retrouve abondamment dans les vallées du Massif Central, épousent des formes coniques et proposent ainsi une variante plastique non négligeable (nous verrons plus loin en quoi cela peut avoir son importance). Leur son est métallique comme les savoyardes mais plutôt mat, le cône atténuant certainement la résonance des notes. Sur cette photo, on discerne bien la variété des battants utilisés : certains sont d'origine, d'autres sont des rajouts, des battants de fortune, improvisés pour prendre la relève d'un précédent qui fit défaut. L'utilisation de boulons, d'écrous, ou de pièces mécaniques n'a rien d'inhabituel. Sur les images suivantes, on trouve d'autres types de battants, plus organiques :





Ici une petite série de sonnettes dites "Chamonix" ou "Devouassoud", répandues car à prix modestes :
Les petites sont probablement des cloches à moutons.

Les "Casques", ou "Trues"

Ces cloches aux sons graves et puissants sont des modèles particulièrement appréciés pour démarquer les meneuses des troupeaux. Bombées et à l'ouverture étroite, leur forme caractéristique provient d'une maison du nord de l'Italie, "Varrone Premana".


Des "Clapes" artisanales

Pour terminer ce tour d'horizon, ces trois cloches, perles rares de la collection*, sont des modèles fabriqués par des amateurs, en tôle pliée.  S'apparentant à celles que dans les Cévennes on appelle des Clapes, elles produisent un son grave, à la fois sourd et percutant. Ces cloches à la beauté fragile sont signées : on reconnaît bien là l'oeuvre du facteur populaire, qui, à l'instar des grandes cornemuses incrustées retrouvées dans les provinces du Bourbonnais et du Berry, témoigne de la liberté artistique et du souci esthétique qui animait les vachers lorsqu'ils fabriquaient des cloches. 

Les plaques de tôle sont gravées, ou martelées avec une pointe comme dans celles du centre et de droite, ici pour figurer une croix templière, motif que l'on retrouve partout dans le sud du Massif Central. 

Parlons à présent de "l'orchestre" formé par ces cloches et les bêtes qui les mettent en son. La fonction d'avertisseur sonore des sonnailles est évidemment au coeur de cet usage, puisqu'elle permet au vacher d'avoir connaissance, à l'oreille, des déplacements de ses bêtes, ayant préalablement pris de soin de choisir quel son allait signaler quelle vache. Mais cette distribution semble obéir à certaines règles universelles, dictées par le seul penchant de l'homme pour l'harmonie des sons et des notes. D'une certaine façon, comme André Ricros le raconte dans "Tout en Haut la Mer est Immense", le vacher écrit la partition de son estive, préférant attribuer certains types de son à certains comportements de ses animaux. Les notions d'espace, de mouvement et de psychologie du groupe se nouent alors dans la conception d'une musique semi-improvisée, à l'intérieur de laquelle les évènements sonores déclenchent l'attention du compositeur. Dans "Des Cloches, des Vaches et des Hommes", on y décrit certaines de ces grandes règles :

La plus grosse allait à "la meneuse", c'est-à-dire la vache la plus hardie, la plus forte, celle à qui les autres obéissent et qu'elles suivent. L'attribution d'une cloche bien sonore confirmait sa suprématie et permettait de retrouver le troupeau en toute circonstance. On mettait aussi une bonne à "la méchante", celle qui ne supporte pas qu'on l'approche, qui cherche noise à ses congénères et distribue les coups de cornes. Prévenues par le tintement de sa cloche, les autres vaches pouvaient s'écarter sur son passage. "La fugueuse", elle, se voyait attribuer une clochette au son léger : toujours échappée, il fallait certes une aide sonore pour la retrouver mais les autres bêtes l'auraient suivie si elle avait eu un carillon trop fort !
Au delà des comportements de groupe infléchis par le volume des tintements des différents caractères qui interagissent au sein du troupeau, nous pouvons tirer quelques conclusions, très hâtives certes, mais éloquentes, sur la musique globale d'un troupeau classique :
- Les premiers sons du troupeau sont graves et sourds, au cou des meneuses, c'est la ligne de basses qui rythme le reste du cortège.
- Au centre et en longueur, un enchevêtrement de médiums aigus constitue la chair du son, parsemé de médiums graves produits par les vaches solitaires qui font le vide autour d'elles.
- La circulation des aigus, furtifs et mobiles, est assurée par les fugueuses qui ne restent jamais longtemps dans le cadre.
S'en suit un relief sonore assez proche de ce qu'obtient généralement un compositeur ordinaire de pop music, de house, de symphonies ... bref toutes musiques d'ensemble.

Enfin, il est accordé à cette distribution un souci esthétique relevant plutôt des arts plastiques. Voire même du costume de scène. Une cloche en acier correspondra mieux à la robe sombre des "noiraudes", alors que les cloches dorées seront du plus belle effet sur les vaches aux robes claires. La forme des cornes joue également un rôle important dans le choix des cloches qui pendront au cou de leurs propriétaires : les cornes droites dites "plates", si on les retourne à l'envers, épousent la forme des Varrone Premata ou "casques"; tandis que les cornes en lyre, courbées vers le ciel, forment une symétrie parfaite avec l'évasement d'une "ronde" savoyarde ou auvergnate...

Ainsi le rustre vacher que l'on imagine loin de toute considération artistique fait la preuve brillante de sa sensibilité et de son goût pour le beau. Et ceci prouve, une fois de plus,  que comme l'écrit Pessoa, "la beauté est le nom que l'on donne aux choses pour les remercier du plaisir qu'elle nous offre."


Pour en savoir plus :
Valrhue - des Cloches, des Vaches et des Hommes


*Les cloches photographiées sont à la compagnie l'Auvergne Imaginée, rassemblées par André Ricros pour la plus grande part, avec ma contribution.



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