Le conte du bal volant

Vladimir Lubarov




Une suite effrénée de festivals m'a fait presque oublier mon fourre-tout bloguistique auquel j'aime pourtant me consacrer. 
Il est des temps exsangues dans les chutes de vacances, quelques ventres mous ballonnés par le monde stéréotypé qui anesthésie les soubresauts de l'inconsolable jeunesse. 


Pourtant il suffit d'un coup d'oeil dans le rétroviseur et l'on prend conscience des bourrasques de joie fiévreuses qui se sont étalées sur nos longues nuits blanches, dans le tumulte bienveillant d'un coin de buvette. À retourner les bouchures de ce vaste Centre de la France, on trouve derrière chaque motte de terre un sonneur infatigable qui couine les restes de son épicurisme à l'ancienne, dans les deux temps d'une ligne de bourrée ou les figures empourprées de danses plus compliquées. Il s'harnache de toute sa foi en un rêve fait sur le bord d'un parquet, encore lové dans l'enfance, puis il pousse la mélodie jusque dans le fond du chapiteau qui bringuebal au rythme des secousses des danseurs et ouvre large ses oreilles de toile colorée. Planté là par les poings serrés et les muscles cervico-brachiaux des bénévoles endurcis par le crachin des Combrailles, le chapiteau fait monde.






Il accueille en souriant les brassées de festivaliers et de "stagiaires" remontés à la source du training moderne par les ruisselets d'une musique "de territoire" pas encore disponible en sachets lyophilisés, il ronronne tout content d'amortir les frappés de giate touristique sur son plancher incliné par les excès de marquisette de la veille. 

Peu à peu au cours de la nuit, il se met à branler, en ronde, à poursuivre la robe qui lui a tapé dans l'oeil, à chevaucher la monture de la danse malgré les sacs de sable et les lests des immobiles du devant-scène, et, un petit peu plus à chaque tournure de valse, le voilà décollant comme une toile filante pour rejoindre son ventre originel de nuages et de constellations.
Le grand trimballement du bal-parquet se fond alors dans la clameur du comptoir tout proche, auquel nous sommes arrimés, semant le chaos à petites gorgées au fil des guirlandes de bêtises que nous déployons pour joindre les fenêtres anonymes qui miraculeusement s'ouvrent. Le tournoiement accélère et nous y baignons comme dans un bassin thermal de bien-être, touillés par les heures qui s'écoulent au son d'un orchestre syphonnique, les étirements d'un accordéon accompagnés d'acouphènes en forme de grelots imaginaires, et aspirés par cette lessiveuse géante d'émotions et ses litres d'adoucissant, nous nous endormons sans supposer que le lendemain se produira le même phénomène.





J'ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.
A. Rimbaud, Phrases, Illuminations.

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