Wake, wake, wake !

Pour plus d'explications quant au titre, se référer à l'article précédent "Walk, walk, walk"...
La semaine prochaine j'entamerai à Montluçon la phase "terminale" de la fabrication d'un spectacle qui me trotte dans la tête, qui marche dans mes songes, piétine mes pensées depuis quelques années... Un journaliste de La Montagne Moulins en a d'ailleurs fait un petit article :


Je ne comprend définitivement pas ce qui a pu faire penser mon interlocuteur à un "décorum romain". Rien dans mon explication ne me semble pouvoir se confondre avec cela. Pour rétablir la vérité et pourquoi pas, vous dévoiler en substance ce que vous découvrirez au fil d'une expo qui sera installée à Avermes le samedi 21, je me propose de faire un petit rappel de ce que sont ces chants de quêtes nocturnes et d'évoquer les rapports étroits entre marche, nuit et chant dans la tradition orale de nos pays.

En effet, enserré par ses reliefs protecteurs, le Massif Central révèle un biotope vivace de traditions populaires aux origines indiscernables, et les traditions de quêtes chantées en sont un bel exemple. Les « Noëls », les « Réveillez », et autres chants « de Mai » interprétés encore aujourd’hui en Auvergne, en Limousin ou en Forez témoignent de l’ancrage de ces rituels dans les mémoires : organisés autour de la quête, poussant un groupe à solliciter en pleine nuit la charité et la solidarité des habitants des environs, ces épisodes marquants de la vie de la communauté, associés au fêtes Chrétiennes, rythmaient les saisons. Elles existent d’ailleurs partout en France, ainsi qu’au Québec, en Louisiane…  Ajoutons à notre liste le Halloween mondialisé que nous connaissons tous et leur universalité nous est confirmée. Mais à entendre combien nos Chants de Quête sont empreints d’une beauté singulière, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser que nous détenons ici un trésor unique au monde…

 Noëls à pieds en Bourbonnais


Tout d'abord, attirons l'attention du lecteur sur des traditions bien établies de quêtes chantées prenant place à la période de Noël, dans les villes de Moulins et Montluçon (Allier). Durant la période de l’Avent -du 24 Novembre au 24 Décembre-, les Sacarots, adolescents d’une corporation de jeunes jardiniers, sillonnaient tous les soirs les rues en chantant devant chaque maison. Dans le meilleur des cas, la porte s’ouvrait et les chanteurs, par groupes de deux ou trois, recevaient quelques sous ou de quoi se restaurer ou se chauffer.
Recueillis au cours du XIXe siècle par des érudits locaux, ces Noëls se chantaient "sur l’air" de mélodies très populaires à l’époque et recevaient parfois de très mauvaises critiques… 

“...aussi les chants ne peuvent plus avoir la dénomination que je leur assigne, mais bien celle de vociférations, parfois même de hurlements tout à fait indisconvenants en pareille circonstance”
Jean-Baptiste Conny, archiviste de Moulins (1853)

Bien que les « Bibles de Noëls » avec lesquelles les Sacarots apprenaient ces chansons nous fournissent des textes aux motifs littéraires directement issus de la liturgie et de ses cantiques, les langues dans lesquelles ils sont écrits se chassent et se croisent, entre Français, langue Occitane, dialecte bourbonnais et emprunts au Latin de la messe. Ce syncrétisme linguistique exprime bien le caractère fondamentalement populaire de ces chansons.

Ici, le Dr Piquand, directeur du Bulletin des Amis de Montluçon, publie en 1941 un recueil d’une trentaine de Noëls dont certains notés en « patois » par l’avocat Cheville et le chanoine Chavreton dans les années 1710 : 



Les "Réveillez", "révéliés", "renveillés", "réveillons"...




À la fin du carême, lors de la semaine Sainte ou au début du mois de Mai, se déroulaient des quêtes nocturne, désignées par le terme “Réveillez” et ses variantes, dont l’austérité contraste avec les déambulations exultantes du Carnaval.
Concernant leurs origines, on peut évoquer les « Veilleurs de Nuit » du Moyen-Âge, religieux chargés d’annoncer l’heure de porte en porte au son de la “prière des morts”. Des confréries de Pénitents ont maintenu cette coutume dans le Forez jusqu’au XVIIIe siècle, où les « réveilleurs » exhortaient les endormis à penser à la mort et au jour du jugement dernier. Or de nombreuses chansons de Réveillez collectées en Auvergne et dans le Limousin reprennent ces  couplets. 

« Réveille-toi peuple chrétien,
Réveille-toi, c’est pour ton bien
Sors de ton lit, prends tes habits,
Pense à la mort de Jésus-Christ.
Quand la trompette sonnera,
Que du ciel l’ange n’en descendra,
N’y aura ni comte, ni baron,
Chacun répondra pour son nom. »
Prière des Morts de St Rambert (Loire) transmise à Victor Smith en 1873 .


« Quand la trompette  sonnera l’ange du ciel en descendra
Dira levez-vous morts, oh de la terre, oh de la terre,
Dira levez-vous morts, oh de la terre prenez vos corps
Ceux qui seront dans les enfers, crieront comme des malheureux
Le temps passé n’est plus, oh mon Dieu, oh mon Dieu
Le temps passé n’est plus, nous le verrons jamais plus
Dieu nous avait toujours promis, de nous donner son paradis 
Si nous le servions bien et vivons et vivons
Si nous le servions bien et vivons en bons chrétiens  »
Chant de Réveillez collecté auprès de Jean Chabozy (La Renaudie, Puy-de-Dome) par José Dubreuil en 1987.

« Auvetz la mort que roda
Que roda al torn de vous
Ela est coma vostra ombra
Ela vous se pertot
Mai lo rei mai la reina
Et totse les reiatons
N'auront pas maï de gracia que lo
Paure paisan.   »
Chant de Réveillez collecté auprès de Léon Peyrat (Saint-Salvadour, Corrèze) par Olivier Durif et Christian Oller en 1980.

Le docteur Pierre Balme, directeur de la revue l’Auvergne Artistique et Littéraire, développe une autre hypothèse quant à l'origine de ce terme dans un recueil de 1953, estimant que “Réveillez” viendrait d’un mot d’ancien français désignant le refrain, l’aubade :



Symbolique



Il est bien difficile d'établir une analyse sémiologique complète et cohérente des Réveillez, que certains collecteurs, à la lumière de l'ethnologie, n'hésite pas à qualifier de "fatras symbolique". Tout ce que l'on peut dire c'est que la Bible, ses paraboles et ses produits interprétatifs dérivés, constituent bien souvent le socle d'une mythologie à l'oeuvre dans les chansons de tradition orale. L'héritage des chants de Pénitents, une certaine tendance à la "prière facile" et l'aspect indéniablement fédérateur du calendrier Grégorien font le reste : voilà nos chants de Réveillez de Pâques farcis de récits pascaux, de racontaux sur le bon et le mauvais chrétien et autres apparitions d'anges qui semblent s'époumoner à sonner le jugement dernier. En appui sur l'épopée de la Passion du Christ, ces chansons semblent toutefois se recentrer au fil du temps sur le thème de la finitude de l’homme; et deviennent à la chanson ce que les Vanités sont à la peinture.



« Il faut mourir, il faut mourir
De ce monde il nous faut partir
Le triste arrêt en est porté
Il faut qu'il soit exécuté 


Comme une fleur qui se flétrit
Ainsi bientôt l'homme périt
L'affreuse mort vient de ses jours
En peu de temps finir le cours

Filles pleines de vanité
Que deviendra votre beauté ?
Vos traits sans forme et sans couleurs
Vous feront un objet d'horreur

Sil vous fallait subir l'arrêt
Chrétiens qui de vous serez prêts ?
Combien dont le funeste sort
Serait une éternelle mort. »

Chanté par Raymond Bonhomme de Champs-Sur-Tarentaine (Cantal),
collecté par Alain Ribardière en 1973.

« Mortels au son de ma clochette
Interrompez votre sommeil
Par un salutaire réveil
Elle viendra pour vous surprendre
Et songez que vous auriez tort
De ne pas penser à la mort

Encore un coup de ma clochette
A la fin de ce Réveillon
Afin que son lugubre son
Pénètre dans chaque couchette
Et songez que vous auriez tort
De ne pas penser à la mort. »

"Encore un coup de ma clochette", chanté par Renée Gaydier
de 
Tauves (Puy-De-Dome), collectée par José Dubreuil en 1988.


Les chants de Réveillez de Mai, eux, semblent appartenir à un tout autre répertoire : dans la plupart des cas, ils louangent l’arrivée du Printemps et de toutes les réjouissances qui s’en suivent.

« Le mois d'avril est fini, le mois de mai commence
Oh nous venons vous l'annoncer que le mois de mai est arrivé
En chantant, en chantant ce joli mois de mai qui toujours nous réveille.

Si nous chantons le mai, cela n'est que pour rire
Pour rire et pour badiner, et remplir notre panier
En chantant, en chantant ce joli mois de mai qui toujours nous réveille.

Fillettes qui dormez, descendez de vos chambres
Ah venez donc z'écouter, ce sont vos amants à la porte qui chantent
En chantant, en chantant ce joli mois de mai qui toujours nous réveille. 


Si vous voulez rien donner, donnez-nous des saucisses
Donnez-nous un saucisson, quelques membres de mouton
En chantant, en chantant ce joli mois de mai qui toujours nous réveille.
 »

"Le mois d'avril est fini", chanté par Virginie Granouillet de Roche-En-Régnier (Haute-Loire), collectée par Jean Dumas en 1958.

Outre qu’elles portent le même nom, ces pratiques se rejoignent dans la quête d’œufs, butin récompensant la nuit passée à marcher de maisons en maisons.
Contenant symbolique du germe, du ferment, on trouve l’oeuf au coeur de légendes cosmogoniques du monde entier : en Grèce et en Egypte Antique, en Polynésie, au Japon, au Pérou, en Inde, chez les Phéniciens, les Scandinaves et les Slaves. Lié plus encore à l'idée de renaissance que de naissance, l'oeuf symbolise avant tout un cycle biologique, et par extension le cycle des réincarnations infinies : on en trouve des représentations, en argile notamment, dans des sépultures Russes, Suédoises ou encore Béotiennes, offrande faite aux morts et promesse du retour à l'existence. Enfin, dans les sociétés judéo-chrétiennes, il est traditionnellement associé à la résurrection du Christ et joue à ce titre un role dans de nombreux rites Pascaux à travers le monde. 

Au-delà de notre propre ethnocentrisme, j'aime à penser que l'oeuf tenait une place de choix lors des fêtes pré-chrétiennes qui célébraient la rénovation périodique de la nature... Pas d'écrits pour témoigner de cela bien sûr, mais n'oublions pas que la fête de Pâques, avec ses oeufs chocolatés géants en tête de nos gondoles, se situe encore à la date du dimanche qui suit la première pleine lune du printemps boréal. La nature laisse parfois plus de traces et de signes que l'homme pour lui-même...


Le regard des autorités :


Rituel essentiel au lien social sur le plateau de l’Artense où il se pratique toujours, le passage des Réveillez suscite de vives  réactions du clergé, malgré sa teneur paraliturgique. Alfred Mouret, violoneux de Saint-Donat, a livré son témoignage au micro d’Olivier Durif en 1976 :

« Je me rappelle une fois, on les chantait là-bas à Picherande… et on allait chez le curé… on avait crevé le curé, peut-être qu’il en avait passé dix ou quinze bandes, le curé n’avait pas d’ œufs bien sûr, il leur donnait la pièce, mais le curé: « Foutez-moi le camp, je veux plus entendre le nom du Bon Dieu ! » Il sortait par la fenêtre : « Vous me l’avez assez répété, maintenant foutez-moi le camps ! » 

Au  cours  de son récit, Alfred Mouret évoque aussi leur arrestation par les gendarmes en plein passage des Réveillez.

« - Qu’est-ce que vous faites, vous autres là ? Tapage nocturne, toute la nuit vous réveillez tout le public, vous chantez là à plein gosiers ! (…) Et faire un chabare comme vous faites ! Allez, allez, donnez-moi vos noms ! »

L’histoire se terminera bien pour les réveilleurs, grâce au Maire de Picherande qui refusa de signer le procès !
« - C’est la mode du pays, Messieurs les gendarmes ! Ca s’est fait de tous temps, tous ils font ça, ils font de misère à personne  »






Et la marche

Vous l'aurez remarqué, jusqu'ici, je n'ai pas abordé de façon frontale la marche. Pour autant, elle est bien évidemment le véhicule, l'unique moteur de ces quêtes effrénées de maisons en maisons. On ne voit pas comment un cortège de chanteurs pourrait segmenter sa traversée de la nuit en fonction des feux rouges, des "cédez-le-passage" et autres priorités à droite.

Oui, il est indéniable que le contexte dans lequel on passe ces Réveillez condense un certain nombre d'ingrédients propices à leur conservation et à la mission d'intérêt général qu'ils remplissent. Les principaux sont selon moi :

- La "saison": Déjà évoquées plus haut, les périodes pendant lesquelles se déroulent ces quêtes chantées jouent toutes un role bien précis. Dans les Réveillez de Pâques qui m'intéressent particulièrement, c'est bien entendu cette époque rieuse, chamboulée, gorgée d'espoir, que l'équinoxe vernal annonce en dilatant l'espace du jour dans celui de la nuit. À peine les glaces fondues, les congères oubliées, les cheminées au repos, la saison nous fait rassembler l'énergie que nous avons lentement emmagasinée pendant notre hibernation annuelle afin de partir armé à l'assaut de la nuit encore froide. Marcher dans les nuits de la Semaine Sainte nous offre aussi le riche présent d'admirer la floraison fébrile des perce-neiges, le souffle encore chaud des vaches tout justes sorties de l'étable, les choux qui re-pomment à coeur-joie, impatients de rejoindre dans nos assiettes d'autres congénères que les pommes de terre et les carottes, les ornières qui dégèlent et les hululements amoureux des hiboux.

- Le sommeil : Contempler le réveil de la nature nous enjoint à réveiller notre propre espèce. Il en va ainsi de façon irrépressible. Chanter à tue-tête en déambulant dans les ruelles d'une ville ou d'une cour de ferme à l'autre répond à ce besoin. Il y a quelque chose de profondément jouissif à réveiller ses voisins, et plus encore, en leur rappelant qu'ils sont vos semblables -au moins face à la mort. Cette idée me semble profondément anarchiste, ancestralement égalitariste : scander l'absolu pouvoir de la mort et la soumission de notre espèce au cycle de la vie est un merveilleux remède contre l'égoïsme, la rumination intellectuelle et les querelles de domination. Ne parle-t-on pas du "réveil des consciences" ? Imaginez qu'il se fasse au beau milieu de votre cycle de sommeil paradoxal, arraché à vos songes par des refrains patoisans braillés depuis le pied de votre maison par un attroupement bigarré de marcheurs hétérodoxes...

- Le village : Une fois la période et l'objectif fixés, il ne reste plus aux réveilleurs qu'à définir le territoire de l'intervention. De mon point de vue, ce dernier aspect circonstancie tous les autres et constitue la définition de ce que les participants vont s'accorder, de génération en génération, à maintenir. A tous ceux qui pensent qu'un village du Massif Central renferme moins de complexité qu'une ville-monde cosmopolite à souhait, je les invite à étudier la géographie des monts d'Auvergne. Ils constateront que se nouent des enjeux très différents selon l'altitude, le dénivelé, l'hydrographie, la taille des bourgs, celle des hameaux, la présence d'un ou de plusieurs lieux de culte, de services publics, de débits de boisson, la proximité d'avec un foyer d'activité ouvrière, l'éloignement des axes routiers ou ferroviaires... Tous ces critères modèlent l'envie, l'enthousiasme et le besoin de se retrouver une fois l'hiver passé, la nécessité de tisser du lien, de rencontrer les lointains, d'accueillir les nouveaux arrivants, de faire la paix, de faire le deuil, de se dire au-revoir, de se tenir au courant, de se voir, de se parler, de se biser...

La marche emmène tous ces fragments de contexte, elle les ordonne et tire les grandes lignes sur lesquelles se poseront les mélodies chantées, qui nous arrivent du fond de nos villages, du fond de la nuit, un peu pour nous perdre, un peu pour nous sauver.

S'il y avait une conclusion à faire -mais ce serait fermer une porte qui se rouvrira pour laisser entrer les réveilleurs au bout de quelques couplets-, je dirai qu'il nous appartient à tous, aujourd'hui, demain, de nous grouper à la chaleur du cortège, de nous lover dans la bienveillance de l'insoumission nécessaire, et d'avancer, pas après pas, à la lumière de la chanson, sur le tracé recomposé de la communauté:  Le village, celui, comme le disait si bien le sociologue Henri Desroche, "que chacun porte en lui".



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