Walk, walk, walk !


Arquejol le 30 Septembre


Est-il si anodin qu'en anglais, le verbe "marcher" (walk) et le verbe "réveiller" (wake) se ressemblent tant ?  En très piètre étymologiste, j'imagine que non. En témoignent ces fameux "réveillez" sur lesquels j'écris depuis plusieurs années maintenant... Petite parenthèse que j'ouvre ici : ces traditions de quêtes chantées prenaient place la nuit, durant la semaine qui précède Pâques dans l'ouest du Massif Central, et les chants entonnés au fil de cette éprouvante marche nocturne pour tirer les habitants de leur sommeil concentrent une telle puissance symbolique (évocation de la mort, de la finitude de l'homme, rappel à la communauté) qu'un spectacle est né de cela : La Caravane Vers l'Aube, par la compagnie l'Auvergne Imaginée, avec Clément Gibert, Géraud Bastard, Alexandre Perronny et moi-même. J'essaierai d'en écrire quelques lignes prochainement.

Fin de la parenthèse. La marche est pour moi intimement et indiscutablement liée au réveil. Ce qui me revigore, me tressaille, m'approfondis, c'est l'action qui consiste à mettre un pied devant l'autre aussitôt le frugal petit-déjeuner engloutis, et ce dans la seule durée qui me sépare de la prochaine étape. N'avoir rien d'autre à faire, rien d'autre à penser que marcher pour rejoindre le village dans lequel j'ai prévu de passer la nuit. J'y vois une sûrement l'unique occasion de déployer tout ce est plié le reste du temps, dans le corps et l'esprit. Il y a une grande puissance à marcher, un rythme ineffable qui met en branle le monde autour de soi. Et qui concrétise à merveille l'esprit du "Ici et Maintenant".

Mon choix pour ces trois jours d'arrière-saison  -les 28, 29 et 30 septembre-, fut d'entamer le chemin dit de Stevenson, rendu effectivement notoire par le texte "Voyage avec un âne dans les Cévennes" publié par Robert Louis Stevenson en 1879. Une phrase tout d'abord qui me conforta dans cette idée, à propos de la marche :

"si vous l'entreprenez en groupe, ou même à deux, elle n'a plus de la randonnée pédestre que le nom; c'est quelque chose d'autre qui se rapprocherait davantage du pique-nique. Une randonnée doit se faire seul, car la liberté est essentielle".

Evidemment, il m'appartient de relativiser cette sentence, considérant que dans la marche aussi, une dialectique peut s'insinuer dans le fait d'être seul ou non. Les deux sont utiles, les deux sont forts, mais assurément pas de la même façon. La liberté dont parle Stevenson peut selon moi être extensible au groupe, à condition de mettre en oeuvre une certaine radicalité dans la communauté des marcheurs, et c'est d'ailleurs sûrement en cela que la marche est un acte politique. Quelques lignes des indispensables "Chants de la Voie Publique" de Walt Whitman :


"Allons ! Qui que vous soyez, mettez-vous en route avec moi ! En voyageant avec moi vous trouverez ce qui jamais ne fatigue. (...)
Allons ! à la suite des Grands Compagnons et pour devenir un des leurs ! 

Eux aussi suivent la route - eux, les hommes prompts et majestueux, elles les femmes les plus grandes- 
Qui se plaisent sur les mers tranquilles comme sur les flots tempétueux, 
Qui ont vogué sur bien des navires, parcouru bien des lieues sur la terre ferme, 
Qui ont couru des pays bien reculés, qui ont fréquenté des demeures très lointaines, 
Qui ont confiance en les hommes et les femmes, observent les villes, accomplissent un solitaire labeur, 
S'arrêtent à contempler les touffes d'herbe, les fleurs, les coquilles de la plage, 
Dansent aux noces, embrassent la mariée, entourent de tendres soins les enfants, portent les enfants, Combattent dans l'armée de la révolte, se tiennent au bord des tombes béantes, aident à descendre le cercueil, 
Cheminent de saisons en saisons, d'années en années, les curieuses années dont chacune sort de celle qui l'a précédée,
Cheminent, comme s'ils étaient entourés de compagnons, avec les aspects divers d'eux-même,
Cheminent du fond de leur premier âge latent et inconscient, 
Cheminent avec leur jeunesse, cheminent avec leur virilité barbue et rugueuse
Cheminent avec leur féminité, ample, insurpassée, heureuse, 
Cheminent avec leur vieillesse sublime d'homme ou de femme. (...)

Allons ! Vers ce qui est sans fin et qui fut sans commencement,
En toute pour subir maintes épreuves, les étapes du jour, le repos des nuits
Pour les fondre toutes dans le voyage auquel elles aboutissent, et dans les autres jours et les autres nuits auxquels elles aboutissent,
Pour fondre à leur tour celles-ci dans le départ pour de pus grands voyages,
Pour ne rien voir nulle part que vous ne puissiez atteindre et dépasser,
Pour ne concevoir nul temps, quelque éloigné qu'il soit, que vous ne puissiez atteindre ou dépasser,
Pour ne lever ni n'abaisser vos regards sur aucune route qui ne s'allonge pour que vous la fouliez
Pour ne voir nulle possession que vous ne puissiez posséder, jouissant de tout sans travail ni acquisition, détournant à votre profit la fête sans pourtant en soustraire une parcelle,
Pour prendre le meilleur de la ferme du paysan et de l'élégante villa du riche, et des chastes joies du couple bien marié, et des fruits des vergers et des fleurs des jardins,
Pour prendre selon vos besoins à même les villes denses que vous traverserez,
Pour emporter les édifices et les rues avec vous partout où vous irez,
Pour cueillir les esprits des hommes au fond de leur cerveau lorsque vous les croiserez, pour cueillir l'affection au fond de votre coeur,
Pour emmener vos amis sur la route avec vous, malgré que vous les laisserez en arrière,
Pour considérer l'univers lui-même comme une route, comme une multitude de routes, de routes pour les âmes en voyage.

Tout le reste s'écarte pour faire place à la marche des âmes, 
Toutes les religions, toutes les choses ayant du poids, les arts, les gouvernements - tout ce qui est ou fut apparent sur ce globe ou sur n'importe quel autre globe s'enfoncent en des cachettes et des recoins devant la procession des âmes défilant sur les grand'routes de l'univers.

Toujours vivants, toujours en marche,
Imposants, graves, mélancoliques, abstraits, vaincus, fous, violents, faibles, mécontentes
Désespérés, fiers, aimants, le coeur malade, acceptés et rejetés par les hommes,
Ils vont ! Ils vont ! Je sais qu'ils vont, mais j'ignore où ils vont, je sais toutefois qu'ils vont vers le mieux
Vers quelque chose de grand."

Ce sera tout pour aujourd'hui. Plus tard dans la semaine, des photos de mon voyage et quelques citations encore...

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