Garou, ou le Diogène du Velay (mis à jour)

Où l’on évoque ces « idiots » du village qui le sont sûrement moins qu’on le pense


Note préalable : Merci à Lionel Ales pour les infos complémentaires et les documents qui viennent s'ajouter à ceux déjà publiés dans l'article...

Connaissez-vous Diogène ?

Diogène par J.W. Waterhouse
Pas besoin d’être spécialiste de l’Antiquité Grèque pour avoir entendu parler du philosophe Diogène de Sinope, illustre figure de l’école du Cynisme. Les légendes le concernant sont nombreuses, et son mode de vie en est probablement le sujet le plus notoire : vous savez, le philosophe qui vivait dans un tonneau… Adepte du dépouillement matériel, le penseur, quelques 24 siècles plus tard, fascine encore par cette anecdote.

Sans pour autant attribuer de caractère cynique ou même de démarche philosophique au personnage principal de cet article, j’aime à rapprocher Diogène du « Garou » du Bouchet-Saint-Nicolas, petite commune du sud de la Haute-Loire. Un article complet pourrait traiter du Bouchet, village traversé par Stevenson, orné par les œuvres de sculpteurs sur bois taillées dans la masse, et jouxtant un lac au charme méconnu. Mais nous ne sommes pas un office de tourisme (d'ailleurs à ce propos, celui de Cayre-Pradelles propose une randonnée intitulée "Le Sentier du Garou" à découvrir en cliquant ici )

Ce qui nous intéresse à présent, c’est le personnage de Pierre Brun, dit « le Garou », cumulant une activité de sonneur de cloches avec le statut de factotum, s’adonnant pour gagner son pain à toutes sortes de travaux et rendant des services hétéroclites à qui le souhaitait. Vers 1960, le toit de la Maison de Béate* dans laquelle il vivait s’étant écroulé à la suite d’une tempête, il couche chez-l’un-chez-l’autre et s’aménage une résidence secondaire au bord du lac, dans un foudre de 500 hectolitres… ça c’est du tonneau !

Sûrement moins mu par une volonté de dépouillement Diogennienne que par une nature bricoleuse et une inclination pour le bucolisme, il avait tout simplement posé ses bagages à cet endroit qui lui correspondait bien : à la lisière du bourg, tout comme il était de façon générale à la lisière du monde.


































Commis, chemineaux et "idiots"


Il est injuste de taxer les marginaux d'idiots du village, comme on le fait souvent encore aujourd'hui. Pourtant, si l'on s'en réfère à l'étymologie, le terme idiot renvoie à "ce qui [lui] est propre", autrement dit, l'idiot est celui qui est singulier, celui à qui ce qui appartient... n'appartient qu'à lui. De nombreuses figures de ce type ont peuplé et peuplent encore les villages : nous avons tous connu celui qui boit un peu plus que les autres, celui qui se prend pour un inventeur, celui qui n'a jamais cessé de changer d'employeur et d'activité, celui qui ne s'est jamais fixé, celui qu'on surnomme "l'entrave", "brouette", que tout le monde connaît mais dont la position dans l'espace social du village est à part. Martin De La Soudière, dans "Poétique du Village", consacre un chapitre à la figure d'"El Tio", commis rocambolesque qui va de ferme en ferme effectuer les tâches subalternes en échange du gite et de peu d'argent. C'est souvent dans cette catégorie de travailleurs intermittents que l'on retrouve les marginaux, ceux que l'errance n'effraie pas, ayant dans les veines le sang de quelques aïeux chemineaux vagabonds, appartenant à la race de ceux qui tissent leur vie à revers, de biais, à "rembourse-poil" comme disait ma grande-tante. Les vrais "idiots" sont plus loin encore dans la géographie de la cité, affectés de maladies mentales ou sourd-muets, ils sont généralement totalement en dehors du monde laborieux. Nos amis "Tio" ou "Garou" sont plutôt des outsiders, à la marge, un pied dans le travail et un pied dans la liberté. Du grand rêve de la société, ils n'épousent qu'une partie et s'installent dans un entre-deux. Garou avait choisi un foudre.


"Les Mangeux d'Terre" de Gaston Couté par Marc Robine



Pour aller plus loin :
- Le spectacle "Rose et Garou", inspiré notamment de Pierre Brun, de mon ami Lionel Ales (spectacle qui malheureusement de jouera plus... il nous reste de belles affiches !) http://latituds.pagesperso-orange.fr/rose%20et%20garou.html

- Un article sur le Garou, entre autres utilisations du tonneau, sur le Poignard Subtil, le blog de Bruno Montpied : http://lepoignardsubtil.hautetfort.com/archive/2016/07/03/d-un-tonneau-a-l-autre-5822403.html




*Les maisons de Béates... encore un sujet d'article futur... Abonnez-vous qu'on vous dit !

Commentaires