CLERMONT — HABITER LA PLACE DE JAUDE


 Où l'on tente, en période de confinement, d'être chez soi partout



Rien n'est plus abstrait que la notion d'espace, hormis peut-être celle de temps. De la même façon, l'action d'habiter un endroit est un paroxysme d'abstraction, et l'archétype d'une expression porteuse de tant de confusion qu'elle est devenue une banalité du langage pour le commun des mortels, et une intarissable source de débats et de perplexités pour les philosophes, les géographes, les architectes et les politiciens.
Le rapport que les sociétés humaines cultivent avec les espaces, et leur irrésistible tendance à se les approprier pour y accrocher leurs souvenirs, leurs émotions, et y incarner les habitus, m'ont toujours intrigué, questionné, saisi. 

Ce vendredi 13 de deuxième vague épidémique (les virus : en voilà bien qui s'accommodent de tous les espaces qu'ils occupent) et de période de confinement, par un improbable concours de circonstances conjugué au truchement administratif de l'omnipotente attestation de déplacement, me voilà amené à choisir de passer une heure et demie aussi sur un banc de pierre, place de Jaude. L'idée que l'on puisse "habiter" la place de Jaude surgit alors dans mon esprit pour la première fois.

Il est un fait notoire que la place de Jaude, telle qu'elle a été réaménagée entre 1999 et 2003, est un échec urbanistique. Tout du moins, je n'ai jusque là jamais entendu personne m'affirmer le contraire.
On reproche traditionnellement à ce ravalement d'avoir "minéralisé" un espace qui était prisé pour les bénéfices qu'apportaient les arbres qui y croissaient jadis; le verbe "minéraliser" signifiant ici "retirer les arbres et remplacer la terre battue par une étendue désespérément vaste de grandes dalles de pierres beiges et grises". Ce procès est-il bien valable ?
À s'installer durant plus d'une heure dans la stricte observation de ce qui m'entoure, j'en suis venu à vérifier par moi-même: en excluant ceux qui jouxtent les façades des bâtiments qui se font face de part et d'autre des bords Est et Ouest de la plaine de Jaude, soixante-dix arbres décorent l'esplanade centrale, dont treize d'entre eux sont bordés de deux courtes haies de résineux chacun. Si l'on ajoute ceux que j'avais renoncé à dénombrer, on nous en annonce le double : cent quarante arbres au total. 
Oui mais voilà, sommes-nous en mesure de trouver cela suffisant ?
Y en avait-il beaucoup plus auparavant ?








En réalité, ce qui semble constituer un bon argument en faveur de ceux qui dénoncent l'échec urbanistique de la place de Jaude, c'est qu'il n'est plus à cet endroit le moindre recoin, le moindre spot à l'abri des regards, le moindre angle mort. Le gigantisme de l'espace vide, à l'image du foirail qu'il fut longtemps, nous rend indiscutablement difficile l'appropriation de l'espace, à moins d'être un bon millier de personnes -et encore- pour une manifestation politique, la retransmission d'un match de rugby sur grand écran, ou bien d'avoir installé son campement comme le firent les activistes du mouvement Nuit Debout au printemps 2016. Au delà de la sensation désagréable d'être surveillé en permanence - on peut d'ailleurs observer l'activité de la place de Jaude via la webcam de la municipalité ici -,  un phénomène proche de l'agoraphobie pourrait expliquer cette animosité que cultivent de nombreux clermontois: L'exiguïté nous est familière et réconfortante, l'espace réduit de l'utérus originel qui nous berça tous avant la naissance nous manque lorsque nous déambulons en ces lieux. Nous objectons alors qu'elle est impersonnelle, inhospitalière. Le vide nous angoisse, le silence éternel des espaces infinis nous effraie, comme disait un fameux clermontois.

Sous les conseils de ce bon vieux général Desaix, un autre clermontois, qui semble définitivement vouloir nous montrer quelque chose, je m'attelai alors à un petit défi mental. Et si on essayait quand même de se l'approprier, cet espace ? Une gageure ? Pas vraiment, il suffit d'un peu de méthode. Puisque l'espace n'est fait que de limites et de repères, il suffit de s'en fabriquer soi même. Poser quelques jalons, quelques balises, qui circonscriront les formes et les fonctionnalités de ce grand vide...
  • Avons-nous seulement observé la caligariesque verrière en forme de pyramide asymétrique qui se dresse comme une verrue sur le toit du numéro 42 ?
  • Avons-nous déjà jugé un peu trop grandiloquente la cage d'ascenseur vitrée en cylindre des "Bureaux de Jaude" pour un bâtiment à trois étages ? Nous sommes nous déjà interrogés sur ces étonnants boucliers brillants qui surplombent son entrée ?
  • Notre regard s'est-il perdu dans la toile d'araignée que tissent les hideux échafaudages de l'église Saint-Pierre des Minimes, qui étranglent son clocher en dôme ?
  • Avons-nous comparé la sévérité des têtes de Lion sculptées sur la façade des Galeries de Jaude à la naïveté du cheval indiquant l'arrêt de tramway ? D'ailleurs, nous sommes nous demandés ce que ce cheval faisait là ? (La réponse est ici)
  • Avons-nous, ce treize novembre, espérer décrypter le grotesque imbroglio de flèches et d'indications codées qui recouvre les portières des massives nacelles destinées à installer le sapin de Noël titanesque qui restera trois mois à cet endroit ?
  • Nous sommes-nous laissés submerger par le charme suranné du Carrousel inanimé ?
  • N'avons-nous jamais été dubitatifs quant au goût de l'ancien fontainier de la ville quand il choisit la couleur or pour peindre la fontaine Wallace qui jouxte le kiosque de la rue du onze novembre ?
  • Avons-nous ressenti l'espace qui se déroule au delà de la plaine de Jaude, en agrandissant la profondeur de champs jusqu'au Puy de Dôme qui se dresse à l'horizon de l'Avenue Julien, ou jusqu'aux moutonnements de Montrognon et Chomontel qui laissent deviner Gergovie, ou bien en regardant se détacher, en arrière-plan de la statue de Vercingétorix, les Côtes de Clermont, qui font surgir les frontières de la ville, et la replace dans son inextricable relation au Massif Central, en tant que bordure septentrionale ?
  • Enfin, avons-nous tenté l'expérience hypnotique de l'écoute de l'eau... La polyphonie des dizaines de fontaines qui varient l'intensité de leurs jets fabriquent un ressac immersif qui trouble tous les autres éléments du paysage sonore, et, avec un tout petit d'effort, les relèguent au second plan. Et puisque, comme l'écrivait Bachelard, "l'eau anonyme connaît tous mes secrets" et que "le même souvenir coule de toutes les fontaines", une délicieuse saudade m'envahi d'images du passé, de précieuses pauses sandwichs partagée entre amis au milieu d'une journée ensoleillée de cours au lycée, de matins froids et précipités traversés au pas de course pour m'engouffrer dans les salles de cinéma du festival du Court-Métrage, des langueurs émerveillées d'enfant quand venait le temps du lèche vitrine de Noël au Centre Jaude, des rendez-vous donnés aux inconnus sur ces terrasses anonymes, la neige qui se déposait dans les gobelets de vin chaud lors de la cérémonie de jumelage avec la présipauté de Groland... 
Et soudain me voilà arraché à mes rêveries par l'excentrique ballet de deux femmes aveugles, bras dessus bras dessous, traversant la place en discutant. L'une d'entre elles, en s'adressant à l'autre, indiquait avec sa canne, par de grands gestes, à bout de bras, des choses que je ne voyais pas. Voilà peut être ma définition de l'action "d'habiter" résumée en une image.

RM, Novembre 2020.

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